Impressions du stade

J’avais écrit l’année dernière un papier sur l’expérience du San Paolo, lors de la confrontation du Napoli contre le PSG, j’avais été un chouia sentimentale, voyez-vous, j’occulte souvent les formes précises de la réalité pour ne garder que les impressions, une série d’images qui se succèdent et qui ne laissent que des souvenirs vaporeux. Comme j’ai oublié à quoi ressemblait vraiment mon premier amour de jeunesse, je ne me souviens pas plus de l’état pitoyable du San Paolo, juste du grand mec maigrichon, long comme une liane qui agitait au vent le drapeau bleu en haut des marches de l’entrée de la Curva B. Il m’avait marqué la dernière fois que j’y étais, car il semblait ne faire qu’un avec son drapeau, comme une extension de lui-même, et c’est peut-être ça supporter, aimer une équipe, on y voit une extension de nous-mêmes.

L’expérience du stade est une expérience indéniablement sensorielle. Il y a le son d’abord, Galeano disait «Il n’y a rien de moins vide qu’un stade vide» et il avait raison. L’impression que j’ai en rentrant dans un stade est hautement comparable à celle que j’ai eue à chaque fois que j’ai mis les pieds dans le bazar égyptien à Istanbul, ou d’ailleurs n’importe quel souk d’une vielle Medina. Des flashs lumineux de couleurs et des murmures lointains et puis soudain, vos oreilles prennent d’un coup la puissance du brouhaha et le cerveau enregistre que vous venez à cet instant, de pénétrer dans un endroit tout à fait merveilleux, où des choses merveilleuses vous attendent. Comme l’atterrissage d’un avion à la destination tant attendue, et ce peu importe le nombre de fois où vous y mettez les pieds, que la destination vous soit connue ou pas, que ce stade vous soit familier comme une maison d’enfance ou qu’il soit totalement étranger, le son qu’émet un stade avec son public, est une symphonie qui surprend et délecte à chaque fois. On y perçoit l’appréhension, l’impatience, la joie, l’inquiétude, la communion, la rivalité, la colère aussi, souvent. Il y a dans un stade un condensé puissant de vie, dans tout ce qu’elle a de plus brut et honnête. L’humain est rendu à l’humain, ce qu’il a de meilleur et de pire. Ce n’est pas surprenant donc que le stade soit un lieu d’expression par excellence, une scène de lutte pour la liberté d’être soi.

Il y a le bruit de la lutte du terrain aussi, on ne l’entend pas vraiment ce pied qui tape rageusement sur le cuir du ballon, mais il y a l’hallucination collective de ce son qui transcende les foules amenant d’autres sons, ceux des exclamations, des souffles sous l’excitation, des cris de plaisir ou de frustration. Une marrée sonore qui traverse les rangées. Supplantant ou accompagnant tout cela, la voix du speaker amplifiée, les chants des supporters, les tambours lourds et puissants, une cacophonie indémêlable mais qui est propre au stade, qui lui insuffle une vie, le stade est vivant, il est vivant même lorsqu’on cesse de chanter, par dépit ou par excitation. Le silence lorsqu’il n’est pas creux, peut en dire aussi long que le boucan.

Le San Paolo m’a toujours évoqué à l’odeur la vielle maison d’une tante éloignée, si cette tante fumait compulsivement du cannabis ; une odeur familière mais âcre. Disons-le, une odeur de vieux, de vécu, négligé. C’est dans les tribunes qu’on commence à mieux apprécier l’expérience olfactive. Il faut en remercier les mamma qui ramènent des bonnes gamelles, tout comme pour un pique-nique et les retardataires qui ont juste eu le temps d’attraper à la buvette en face du stade une pizzetta ou un cornet de fritures. Le tout mixé avec des relents de liqueur de café et d’anis (Borghetti et Sambuca). Si les sons se ressemblent assez dans les stades, les odeurs sont elles différentes et leur perception très distincte d’une personne à l’autre. Au Louis II, c’est l’air doux de la méditerranée, une odeur minérale, tellurique et marine à la fois, conjuguée à la gourmandise de la pissaladière (plus bonne à l’odeur qu’au goût) et les quelques spécialités de restauration rapide classiques des stades. Au Stadium Toulousain c’est l’odeur du béton, les odeurs de la circulation et de l’herbe fraichement arrosée. Dans les stades on sent de tout : la sueur, la cigarette, l’urine, le cannabis, l’eau de Cologne, la friture, les fumigènes… des odeurs qui plaisent ou qui révulsent, mais qui provoquent des émotions néanmoins. Elles donnent au tableau une humanité, une réalité sensorielle qui vient le compléter.

En parlant de tableau, le mot est particulièrement approprié, car chaque stade possède sa propre palette. Si le gris prédomine à l’extérieur, les couleurs de la maison sont uniques et là pour rappeler au supporter qu’il est chez lui et au visiteur le respect qui s’impose. Bleu, blanc, rouge, jaune, noir, toutes les couleurs y sont, mais c’est vers le vert que le regard se porte, le vert de la pelouse. Les couleurs sont également portées, brandies, agitées, le tableau prend vie et nous en faisons tous partie. Il y a un sentiment étrange d’ailleurs, une duplicité à être dans le cadre et à la fois en dehors. Le supporter regarde le spectacle tout en faisant partie intégrante de ce dernier.

Enfin commence le match, au San Paolo on se lève pour se mettre debout sur les sièges, prendre de la hauteur pour se rapprocher. Le terrain qui parait si grand sur l’écran de la télé, semble rapetissé, c’est cette proximité que l’on vient chercher au stade, la fusion du supporter avec l’équipe, avec le club. Une fusion désirée, mais souvent compliquée et contrariée. Tout parait plus ample vu du stade : les mouvements, les éclairs de génie, les échecs et maintenant les combats.

Aujourd’hui, comme hier, la vie du stade, ses supporters donc, est scrutée, critiquée et menacée. En France, le climat actuel est à la répression, celle de l’expression et celle de la présence tout court. Le supporter gêne, le supporter est accablé, mais le supporter est le tableau, la toile du football et il est l’essence même du stade. Que serait un stade sans ses sons, ses odeurs, ses couleurs, ses supporters ?

Le vide, il n’y a rien de moins vide qu’un stade vide.

#tousaustade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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