Vivre et mourir avec le mercato

Chaque saison je prends une décision lucide et informée de boycotter le mercato estival. Lassitude de rafraichir inlassablement des pages de brèves de transferts mal écrites, mal présentées et males tout court, je sors chaque année cette réplique « Je ne suivrai pas le mercato, je vais faire ça à l’ancienne, le 31 août je verrai l’équipe définitive, comme un père de famille des années 40, cigare en bouche je verrai le moment venu si le truc a un pénis ou s’il va souffrir toute sa vie à la main des brutes ».

Evidemment chaque fois je résiste plutôt bien à l’avant mercato, des rumeurs ? Ha ! vous pouvez vous les garder, très peu pour moi, je vaux mieux que ça. Justement et comme dans tout acte de résistance il y a une part de sentiment de toute supériorité et de mépris bienveillant envers les autres, les plus faibles, ceux qui laissent les gens comme «nous» mener leurs batailles. Si la casquette kaki m’allait bien, nous vivrions dans un monde meilleur actuellement. Les fissures dans l’étendard rouge de ma noble cause ne tardent pas à apparaitre cela-dit ,dès la première rumeur de transfert un tant soit peu crédible. Alexandra Kollontaï fronce un sourcil et claque la porte en sortant « On ne va rien tirer de cette fille». Je suis faible et influençable il est vrai, mais je n’ai jamais pu résister à l’hypothèse même improbable d’un grand bonheur. Un lien avec ma relation avec ma mère selon une amie « Tu es maso, voila ce que je pense ». Cela-dit je me donne du délai avant de craquer, pour donner l’opportunité aux manuels d’histoire d’écrire a posteriori « elle échoua mais elle résista…enfin un peu, c’est l’intention qui compte braves gens». J’attends tout de même que la rumeur devienne insistante et qu’elle prenne un aspect tentaculaire en faisant la sainte trinité de la rum’ mercat’ « 10Sport,footmercato, RMC ».

Le mercato c’est tout de même bien un truc de droite, un gouffre capitaliste que les vestiges d’une humanité délabrée viennent combler, s’entassant par pavés, blocs et caillasses les uns sur les autres, jusqu’à l’asphyxie collective, mais si je vois un titre « Icardi a donné son accord au Napoli », je me déleste de ma culpabilité et je roule tout droit et dans le trou. Alexandra a connu Staline et l’exil mais elle n’a jamais connu trois saisons consécutives sans un 9 performant dans son équipe. Ne me regarde pas comme ça Alex, de là où tu es tu ne captes pas Bein sport, tu ne peux pas comprendre.

Le mercato est une opportunité d’aiguiser les désirs que nous avions déjà et ceux que nous ne savions pas que nous avions, la genèse de toute affaire d’adultère d’ailleurs. Tous ces beaux joueurs à portée de main, une main qui tient une liasse épaisse de hard currency, la tentation est grande. « Tu es venu pour un latéral gauche, mais que dirais-tu de ce joli modèle de milieu relayeur, servi mais encore en excellent état ?». Si je ne m’y connaissais pas, je dirais que le mercato a été inventé par des marocains.

Avec l’aplomb et le dédain d’une douairière qui juge le petit peuple qui a l’insolence d’exister en même temps qu’elle, je me complais dans ma charade « mercato, quel mercato ? cessez de m’importuner, mes vapeurs reprennent » (vapeurs de l’alcool ingurgité au goulot la veille). Je commente l’actualité prudemment en feignant le détachement « Attendons tout de même l’officialisation, la source me parait douteuse ». Douteuse ou pas, le vers fait son chemin dans la pomme et on se retrouve à rafraichir des pages de sites obscures, des brèves mal écrites et des espaces publicitaires se chauffant les mains en ricanant à chaque clic stupide de votre part car vous n’avez aucune espèce de respect pour vous-mêmes. Au bout ? l’espoir que tant qu’à avoir vendu son âme au diable autant avoir la satisfaction de dire le 31 août « Non mais je vous l’avais dit, j’avais des sources fiables et bien recoupées et voilà le résultat, tartuffe a bien signé », l’autre version du « Je vous avais dit que ce petit groupe inconnu de vous néophytes et gentils incultes allait cartonner, voilà, maintenant qui ne connait pas les Smiths, je vous le demande bien, qui ? »

Avec le mercato s’ouvre aussi le bal des carrières de journalistes sportifs qui se font et se défont comme dans un Tango infernal. Un Tango où les danseurs se marchent sur les pieds, jusqu’à la mort ou pire jusqu’à la presse indep’. Sur un été le petit journaliste qui veut monter (à 20k abonnés sur twitter) travaille l’agilité de ses doigts, on y revient toujours aux doigts, pour façonner sa carrière et traverser son Rubicon personnel, au-delà duquel se dressent la gloire et la pige bien payée : le plateau de l’Equipe du soir, sa Rome à lui, oui enfin une Rome en ruines mais ça c’est l’histoire. Alea jacta est et que les pompes à vélo et les polémiques viennent à moi. Ouvre les bras et embrasse la verve putassière et l’analyse outrancière.

Il n’y a pas que les joueurs qui sont vendus et achetés pendant un mercato, il y a tous nos désirs et nos faiblesses, nos espoirs et nos amertumes qui passent d’une main à l’autre, aux arrivées et aux départs. C’en serait quasiment Shakespearien à quelques approximations grammaticales de footmercato près. Enfin, nous en sommes au dernier acte, le rideau s’apprête à tomber, sous les huées et les applaudissement des uns et des autres. Place maintenant aux tribunes des critiques.

 

 

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