La sagesse des foules appliquée au football

La sagesse des foules, ce n’est pas vraiment quelque chose qui sonne bien comme ça au départ, parce que nous partons en général du principe que les gens sont des abrutis, donc un abruti plus un second abruti cela ne peut pas donner quelque chose de bien. Ce bon Gustave Le Bon était du même avis « Dans la foule, c’est la stupidité et non la sagesse mère qui s’accumule ». Évidemment cet homme est mort seul et aigri, enterré avec une photo de Mussolini cousue sur la poitrine. Enfin, si nous laissons notre cynisme de côté un instant, le concept est plutôt intéressant à analyser, surtout si on l’applique au football, comme Simon Kuper l’évoque dans le génial ouvrage Soccernomics.

Qu’est ce que c’est ?

Le concept de sagesse des foules part du postulat qu’un groupe de personnes diverses est plus à même de prendre la bonne décision plutôt qu’un individu, aussi expert soit-il dans le domaine. Cependant, il y a foule et foule, il faut que cette dernière obéisse à certaines conditions :

La diversité en premier, au sens large. Si tous les individus de la foule sont issus des mêmes milieux, possèdent les mêmes principes et idées cela ne peut que mener à certaines erreurs dans la prise de décision, car ils auront tendance à utiliser les mêmes cheminements pour résoudre un problème ; tandis qu’un groupe diversifié, ne peut que s’améliorer au fil des décisions. L’expertise est l’ennemie de la sagesse, car les experts sont formés à résoudre qu’un type de problème ponctuel comme l’explique James Surowiecki dans son ouvrage référence The wisdom of crowds. L’expertise fait qu’on n’élargit pas son champ de réflexion, on reste enfermé dans ses propres méthodes.

La deuxième condition est qu’il faut que l’indépendance du groupe soit assurée, c’est à dire qu’il ne faudrait pas qu’émerge un leader pour ne pas obtenir un effet de groupe, pour vulgariser : neutraliser l’effet mouton. Si la foule suit l’idée d’un individu en particulier, ses chances de se tromper augmentent. Ce qui ne relègue pas la prise d’initiative et la réflexion individuelle au second plan, il faut juste que l’ensemble du groupe puisse arriver à une décision, par la somme des réflexions individuelles, ce qui constitue la troisième condition qui est la décentralisation, pour permettre l’agrégation des opinions.

Application au football

Simon Kuper cite dans son livre coécrit avec Stefan Szymanski, l’exemple de L’OL et Aulas : « Quand Lyon réfléchit à engager un joueur, un groupe d’hommes se réunit pour débattre du transfert. Aulas est là bien sûr, mais aussi Bernard Lacombe (…) peu importe qui est l’entraineur de Lyon au moment de la réunion. Nous avons un groupe qui nous conseille, explique Aulas. (…) Comme Lacombe nous l’a dit, la règle de la maison est que toutes les personnes présentes à la réunion soutiennent publiquement une décision une fois qu’elle a été prise par le groupe. »

Ensuite l’auteur s’étonne que cette méthode ne soit pas plus répandue et appliquée dans des pays comme l’Angleterre par exemple, où souvent c’est le manager qui prend les décisions tout seul « … la prise de décision typique dans le football anglais ne s’inspire pas de la sagesse des foules mais est plutôt dictée par la dictature du court terme. dans de nombreux clubs, le manager est considéré comme une sorte de monarque de droit divin décidant de tout jusqu’à ce qu’il se fasse licencier. »

Les limites

Ce que Simon Kuper ne semble pas bien prendre en compte, c’est que l’émergence d’un leader est inévitable. Il cite l’exemple de Lyon avec Lacombe, mais déjà là il se contredit car il le présente comme « la meilleure paire d’yeux du football français ». Il y aura donc la fatalité de l’imitation, le groupe ou la foule n’ayant pas le même degré d’information, va mimer l’individu qui possède le plus d’informations ou les informations les plus qualitatives. Dans un club d’ailleurs, même si les décisions se prennent en groupe, la différence des postes des individus, leur position dont découle le degré de l’information qu’ils possèdent, va mener à des consensus biaisés. Quid du manager, ou entraineur quand on parle de football en France qui lui aussi possède un degré d’information qui peut être considéré – cela reste discutable- unique et qui ne sera pas ou peu partagé avec le reste du groupe ; le ruissellement de l’information n’est pas toujours uniforme et géré correctement. Au-delà de ça, il est fait abstraction de « l’utilisateur final » qui dans ce cadre là est l’entraineur encore une fois. Les recrutements lui servent d’outils pour réaliser son projet, donc il est le chef.

Par exemple en management, l’AMO, l’assistant à maitrise d’ouvrage, a pour objectif premier d’aider le maitre d’œuvre, ici donc l’entraineur, à exprimer et formaliser de manière claire ses besoins et l’aider à les satisfaire. La décision revient au final à celui qui exprime le besoin. Si nous appliquons donc la sagesse des foules, nous aurions un groupe de personnes, aux degrés d’information différents, qui décideraient de manière collective du recrutement d’un joueur ; mais si l’entraineur est le seul à avoir un avis divergeant mais qu’il se soumet tout de même à ce conseil des sages, les conséquences peuvent être désastreuses, avec un entraineur qui se retrouverait avec sur les bras, un joueur qu’il ne veut pas ou qu’il pense ne satisfera pas ses besoins.

Le concept de sagesse des foules prend du sens seulement d’un point de vue économique ou en ce qui concerne la formation et la capitalisation sur l’avenir. Pour définir une politique de recrutement des jeunes, pour évaluer des investissements sur l’avenir, cela est parfaitement applicable et sensé. Cependant sur le court et le moyen terme, ce qu’on ne peut décemment pas occulter, les limites ne sont pas négligeables. Un entraineur moderne a en effet une durée d’existence dans un club relativement courte, mais durant son maintien de poste, il aura des besoins qui relèvent du sportif principalement et qui servent son propre projet, son plan de jeu, son style etc.

On pourra contre-argumenter que l’entraineur reste au service du club, du président de ce dernier, du conseil des sages et que donc il a une obligation de se conformer aux décisions prises au dessus de lui, mais dans ce cas là, la direction du club doit recruter l’entraineur qui se conformera totalement, qui fera partie de la foule mais qui ne la supplantera pas. Ce qui implique un entraineur capable de s’adapter, sans convictions footballistiques fortes (Bielsa, Guardiola, Mourinho etc), qui n’est là que pour appliquer et remplir les objectifs du club comme Leonardo Jardim ou Bruno Genesio, avec les conséquences que nous connaissons.

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.