Entretien avec Michèle Alonso: le mental dans le football

Michèle Alonso est une de ces rencontres agréablement surprenantes que l’on fait sur Twitter, si on cherche un peu ou si on s’ouvre assez à la surprise et à la nouveauté. Nous nous connaissions virtuellement depuis un an. Durant ce temps nous avons eu l’occasion d’échanger plusieurs fois, sur le football surtout, parce que Michèle en plus d’être coach, est également une grande fan de football et, de Messi en particulier. Ses commentaires et ses articles, qu’elle publie sur son site, démontrent une certaine perspicacité, je ne parle pas ici de sagesse, mais d’instinct et de finesse en ce qui concerne la nature humaine. Elle m’a confié un jour avoir coaché un joueur de rugby, assez prompt aux blessures depuis un changement de coach qu’il semblait mal accepter. Depuis, nous avons eu l’occasion de discuter du mental en ce qui concerne les joueurs de football. D’ailleurs, nous parlons de mental, comme un concept vague, un mot valise, mais qu’est ce donc le mental chez le sportif ? Michèle nous en parle longuement dans cet entretien.

Quel est votre parcours professionnel ?

J’ai travaillé beaucoup avec les chiffres jusqu’en 2013, j’ai fait de la compatibilité puis j’ai été directrice financière pendant 20 ans. Je viens du monde de l’entreprise, où j’étais réellement autodidacte, j’ai appris sur le tas. J’étais dans le secteur du surf, nous avions vraiment à l’époque ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit start-up. C’était très cool, très détendu, mais nous travaillions beaucoup, sans compter nos heures. J’ai fait mes classes chez Quiksilver pendant 5 ans et j’ai vécu une super aventure chez BillaBong pendant 20 an : de 3 au départ, à la fin nous étions 800 sur toute l’Europe. J’ai arrêté parce que je ne pouvais plus me projeter dans ce métier. Parallèlement, je me suis formée à la PNL, à la systémique et d’autres formations de développement personnel. C’était facile pour moi d’accompagner des professionnels, des entrepreneurs, je connaissais très bien l’univers de l’entreprise de par mon expérience. J’accompagne aujourd’hui principalement des dirigeants, des manager, des entrepreneurs. Je travaille surtout avec la systémique et la PNL.

Qu’est ce que c’est au juste la systémique ?

La systémique c’est l’étude des interactions dans un système. Une entreprise est un système, comme le corps est un système et parfois il suffit que quelque chose se dérègle pour que tout s’écroule. Tout a besoin d’un équilibre, comme un club de foot est un système. Par exemple le PSG est un système, de loin je peux me rendre compte qu’il y a certains problèmes systémiques. Ce que je mets en lumière c’est la perception propre, individuelle vis à vis du système et s’il est vu de la même manière par les individus qui évoluent dedans, qui en eux-mêmes sont des systèmes. Par exemple, les joueurs de football vont être influencés par eux-mêmes : leurs modes de pensée, leurs valeurs, leur culture , il y a leurs objectifs à eux et puis il y a les objectifs du club, mais ces derniers peuvent passer après leurs objectifs, ceux du club sont surtout financiers, ce qui peut parfois créer une opposition, un désaccord, une incohérence entre systèmes. C’est encore plus intéressant lorsqu’il s’agit de joueurs ayant été formés par le club où ils évoluent toujours (Rabiot par exemple), parce que ces derniers ont normalement intégré et sont intégrés dans le système du club. Ce qui n’a pas pour autant empêché la dissonance dans le cas de Rabiot.

Prenons l’exemple de Neymar, à mon sens et je me trompe peut-être, ce n’est pas une coïncidence s’il se blesse à la même période de la saison. Il y a évidemment la fragilité physique, le corps rappelons le, est un système. Il y a cependant le facteur extérieur aussi, l’interaction avec le club, la ville, les coéquipiers etc. Il est difficile de loin, d’estimer où se trouve le conflit qui mène à ce résultat. Un coach mental pourrait être utile dans ce cas, en plus d’un préparateur physique.

NDLR : Un système est un assemblage parfois alambiqué d’éléments qui sont en constante interaction, qui s’autorégulent pour assurer un équilibre global. Chaque système peut être lui-même un sous-système qui devient alors un élément d’un système plus large. Un joueur serait alors un sous-système de l’équipe composée de plusieurs autres joueurs ou sous-systèmes eux aussi, appartenant à un système plus large qui serait dans ce cas là, le club.

Justement, on parle toujours de mental, mais qu’est ce que cela veut dire ?

Lorsqu’on parle de mental ici, il s’agit de la manière dont un joueur va se conditionner, comment il va gérer ses émotions et les évènements extérieurs, en perspective du match, on ne peut pas dissocier l’enjeu du match, de ses propres émotions. Il y a également la question de préparation, il peut y avoir dans le champ du club, un champ représente toutes les choses qu’on ne perçoit pas mais qui vont affecter émotionnellement le joueur. Il est donc important de repérer rapidement un joueur qui a peut-être plus peur qu’un autre, qui est plus anxieux. Si cela n’est pas identifié, l’impact peut devenir dangereux. Tout cela relève encore une fois de la systémique. En ce qui concerne les blessures, il y a des émotions qui y sont associées : peur de se blesser à nouveau, de la douleur, de décevoir etc. Pour reprendre l’exemple de Neymar, il n’a peut-être pas travaillé sur la blessure émotionnelle de la saison dernière, ce qui laisse un reliquat d’émotions non identifiées et donc non prises en charge.

Chez le sportif de haut niveau aujourd’hui, il y a une pression du système, pour les footballeurs c’est le « système football », avec toutes ses attentes et ses enjeux. Personne n’est invincible, nous l’avons vu avec Usain Bolt et même Martin Fourcade cette année qui a poussé son corps loin. Souvent les footballeurs poussent trop leur corps et s’exposent donc aux blessures récalcitrantes, aux rechutes. Il faudrait qu’ils puissent se ménager des espaces propres à eux-mêmes, en dehors du club, pour restaurer leur corps et leurs émotions.

Vous avez eu une expérience de coaching avec un sportif professionnel, comment cela c’est-il passé ?

C’était un jeune rugbyman, il se blessait souvent, je lui ai proposé de travailler ensemble sur ses blocages. J’ai travaillé sur son système, j’utilise des cubes pour faire de la représentation, pour étudier sa dynamique intérieur et sa manière propre de voir les choses. C’était un ailier, il était très bon quand il était dirigé par un coach avec qu’il s’entendait bien. Il ne s’entendait pas bien avec le nouveau coach, il avait beaucoup de mal, c’est à ce moment là qu’il a connu plusieurs blessures.

J’ai utilisé avec lui la méthode EMDR (eye movement desensitization and reprocessing)*
Une technique qui a été inventée aux États-Unis pour traiter les vétérans du Vietnam qui souffraient de troubles post traumatiques, pour travailler sur les émotions et pour supprimer l’émotion liée aux blessures. Nous avons travaillé 3h ensemble et ensuite je l’ai fait travaillé dans un protocole qui visait à lui faire exprimer ses pensées : comment définissait-il un bon joueur ? Quelles étaient ses valeurs, ses comportements, ses croyances, ses compétences ? etc. J’ai ensuite fait ce qu’on appelle un ancrage ; en répétant des gestes et des paroles, jusqu’à ce qu’elles soient bien intégrées.
Je pense que les joueurs ne travaillent pas assez sur leurs émotions et pas seulement dans le cas des blessures. Fekir par exemple lorsqu’il doit choisir entre la France et l’Algérie, il y a beaucoup d’émotions qui surviennent lorsqu’il faut faire un tel choix. D’ailleurs il se blesse à ce moment là.

Autre exemple, Un joueur comme Messi et, là c’est ma propre interprétation, il parait avoir une relation compliquée avec son pays d’origine. Même chose pour Neymar, c’est la pression de tout un pays qui repose sur leurs épaules. Une manière d’aborder le problème, c’est en faisant un travail sur la relation joueur/pays comme par exemple, faire confronter le joueur à une chose représentant son pays et étudier les émotions que cela génère chez lui. Un exercice simple, mais efficace. J’en ai fait l’expérience moi-même et je me suis rendue compte lors de cet exercice, que si le pays France m’était indifférent, c’était parce que mes racines et mon sentiment d’appartenance étaient plus liés spécifiquement au Pays basque.

* Désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires

Vous aimeriez accompagner un joueur de football ?

Oh oui beaucoup ! Ce qui m’intéresse ce serait de savoir tout ce que le joueur ressent, perçoit pendant un match, qu’est ce qu’il se dit, qu’est ce qui fait que dans un moment précis il tente de tirer et son sentiment lorsqu’il marque un but. Cela doit être très intéressant de décortiquer ce qui se passe dans ces instants-là. J’aimerais parfois être une petite souris et épier tout cela (rires). A partir de ce décorticage, on peut créer un modèle de réussite sur lequel le joueur peut s’appuyer.

D’ailleurs, je suis persuadée que les joueurs savent lorsqu’ils vont rater un tir, ou quand ils vont perdre un match. Une joueuse de l’équipe de France de rugby m’a dit un jour qu’elle le savait quand leur équipe allait perdre, qu’elles le savaient toutes, cependant personne n’en parle dans le vestiaire. Ce sont des comportements différents comme des regards qui s’évitent. Il faudrait en parler justement de cela, le coach en premier doit être capable de l’identifier, identifier tous ces signes. Deschamps a dit dans un entretien qu’il savait qu’il allait gagner (la coupe du monde), à partir du moment où il avait cette certitude, il avait agi dans ce sens.

Quel est le rôle de l’entraineur dans la préparation mentale ?

Les plus grands entraineurs sont ceux qui sont capable d’inspirer leurs valeurs à leur équipe et les y faire adhérer. Bielsa a des valeurs fortes, mais pour faire adhérer toute l’équipe à ces valeurs et aussi à la tactique,cela demande de savoir communiquer et c’est là que beaucoup échouent. Leurs valeurs sont bonnes, mais ils n’arrivent pas toujours à les communiquer.
Hervé Renard par exemple parlait un jour de Ziyech, il disait qu’il n’avait pas su aller vers le joueur, communiquer avec lui à ce moment-là et qu’il avait perdu du temps. Ce qui est difficile également, c’est d’être capable de transmettre le même message à tout le monde mais pas de la même manière, selon le récepteur, il faut s’adapter.

Cela vous semble important que les joueurs fassent appel à des coachs comme vous ?

Je pense que c’est essentiel que les joueurs obtiennent de l’aide de coachs, de psychologues, de se donner les moyens d’avoir des espaces libres dans lesquels ils peuvent s’exprimer. Cela peut être l’espace familial par exemple ; mais un préparateur mental ou un coach est neutre. Il sera plus à même d’amener le joueur à trouver des ressources en lui même tout en respectant son système et, lui faire prendre conscience des choses qui l’entourent et dont il n’a pas conscience mais qui l’affectent tout de même. Les clubs, les supporters, les familles, les agents, ont tous leurs propres objectifs, il faut au joueur quelqu’un qui va écouter ce dont lui, a besoin, ses objectifs personnels et comment ils se marient avec ceux du club.

En discutant avec un professionnel du milieu, il affirme être convaincu de la nécessité pour les joueurs de faire appel à des coachs, cependant il note que le sujet reste encore tabou dans ce milieu, au même titre que la dépression qui touche certains footballeurs : « Faire appel à un coach mental, c’est un peu vu comme faire appel à un psy et ce n’est pas encore totalement accepté. Il existe des clubs qui mettent cela en place et, certains joueurs le font individuellement, mais cela reste rare ».
Pour aller plus loin :

https://www.michele-alonso.com/

 

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