La France, tu attends dehors ou tu la quittes.

Tout est parti d’un commentaire comique sur une situation comique impliquant l’administration française. Les méandres de la bureaucratie sont un terrain fertile pour la comédie, n’allez plus au théâtre, pointez vous juste à n’importe quelle préfecture un lundi matin; mais pas avant 10h, avant on y passe surtout des tragédies en plusieurs actes.

Vous voyez la maison qui rend fou dans Astérix et Obélix ? C’est exactement pareil dans une préfecture. Mais avant d’arriver au guichet, c’est toute une histoire. Ma première virée à la préfecture de Bobigny –  accueil des étrangers, le mot accueil porte en lui toute l’ironie de la chose, était une expérience traumatisante ; du genre qui vous fait rentrer chez vous en larmes, pour vous mettre en boule avec l’impression d’être sale, ce type de traumatisme. Il n’y avait pas de rendez-vous par internet comme pour certaines préfectures, il fallait y aller et y aller tôt, combien tôt ? très tôt, aux aurores tôt. Naïvement j’y étais allée à 7h00 pour l’ouverture à 9H30, large je me disais. En arrivant devant la façade la plus glauque et sinistre imaginable du bâtiment, j’étais surprise de voir la file d’au moins une centaine de personnes attendant tout devant. Nous étions en plein mois de décembre, il neigeait. Dans la file il y avait : des vieillards, des femmes enceintes, des enfants, des familles entières debout attendant l’ouverture de la préfecture. Je n’allais pas me plaindre d’avoir les pieds glacés dans la neige, alors que d’autres tenaient à peine debout sur des cannes. 9h20, enfin un homme apparaît, la file commence à bouger, la délivrance. Les gens passent les uns après les autres, puis soudain on entend « Il n’y a plus de tickets, revenez demain ! »

Je m’avance vers le monsieur au précieux sésame, incrédule, je lui explique que je suis là depuis 7h, il part d’un rire sincère « mais madame, les gens ici viennent à 4h du matin, revenez un autre jour ». Je repars dépitée, la gorge serrée. Je reviens le lendemain cette fois à 6h30, je ne pouvais pas arriver plus tôt, il n’y avait pas de tram avant cette heure-là. Le même scénario se répète. Cette fois je remarque des personnes venues avec des tentes Quechua. Plus de tickets, encore ! En colère, je vais toucher deux mots à la personne de la sécurité, « Il faut faire quoi pour avoir un ticket ici ? « , il me répond avec un sang froid glaçant « Faites comme les autres, dormez ici ». Je ne comprends pas tout de suite, encore furieuse. Dormir ? Dormir où ? Quand je réalise qu’il entend « dormir dehors devant la préfecture ». J’appelle mes parents en menaçant de tout abandonner et de rentrer au Maroc, que je refusais de me soumettre à de telles humiliations. Je laisse passer plusieurs jours avant d’avoir l’estomac pour y retourner. Cette fois-ci je m’y rends à pied à l’aube. Une foule est déjà là devant le bâtiment, le désespoir me gagne quand soudain je repère un trafic étrange qui se passe dans la file. On m’explique que des gens, des migrants, font commerce de leur place. Pour vingt euros ils font la file à votre place et quand leur tour arrive vous prenez la place comme si de rien n’était. J’ai hésité, mais désespérée, je donnai finalement un billet qui représentait à l’époque pour moi une semaine de courses à un migrant pakistanais et il me céda sa place, pas trop loin du début de la file. Je me sentais tout de même vaguement honteuse. Arrivée cette fois devant, on s’apprête à me donner le fameux ticket, quand je dis que c’est pour prendre rendez-vous pour un premier titre de séjour on me répond « Ah mais non ! Aujourd’hui on ne donne des tickets que pour les renouvellements ».

Ce manège dura quatre ou cinq fois avant que je puisse enfin franchir le seuil de la préfecture; là on me donna un bout de carton portant une date de rendez-vous pour revenir un autre jour et récupérer le dossier de première demande de titre de séjour. Dossier qu’il faudra revenir déposer un autre jour encore. Vous la sentez la maison qui rend fou ?

A l’intérieur de la préfecture, les esprits sont échaudés, les gens exaspérés par tant d’attente commencent à perdre patience pour la moindre raison. Le personnel de la sécurité est dépassé. On fait sortir les personnes les plus véhémentes, on sépare les bagarreurs, on appelle les agents de police ; le personnel aux guichets ne lève même plus les yeux sur la masse humaine derrière la vitre, comme une impression d’être de l’autre côté de la barrière d’un zoo. Je comprends tout de suite qu’il faudra faire profil bas pour obtenir ce dont j’ai besoin. Je m’efforce d’être cordiale, presque enjouée, même si l’humeur n’y est pas, je me trouve une compassion pour les personnes qui travaillent dans un endroit aussi lugubre.

Après de longs mois j’obtiens enfin la carte de séjour étudiant, je peux enfin me trouver un petit boulot. Mais à peine quelques mois après, il faut déjà revenir à la préfecture pour renouveler la carte. Je repasse par tout le processus infernal, mais endurcie maintenant, je ne flanche plus quand il faut poser trois RTT juste pour pouvoir rentrer à la préfecture. J’arrive avec un dossier tout propre, bien rangé, je me courbe, comme toutes les personnes qui s’avancent vers les guichets, la peur au ventre, des rangées de dos courbés. La personne qui « m’accueille » ne répond pas à mon bonjour, elle ne me regarde pas, trente secondes après elle repousse mon dossier en me disant agacée  » on ne prend pas les factures EDF, quittances de loyer ou rien ». Très bien, est ce que je peux revenir dans une heure le temps de demander à mon propriétaire de me les envoyer par mail ? « Non ! revenez en septembre », je calcule, en septembre mon titre de séjour aura déjà expiré. Pas de dates avant ? Non, je prends septembre ou c’est rien. Les larmes montent ( oui je pleure beaucoup) sans pouvoir les retenir, elle s’agace un peu plus et me demande de bouger de là, elle appelle le numéro suivant, fin de la discussion. Je repars en me demandant comment je vais faire pour mon boulot. La situation n’aurait pas pu être plus kafkaesque que si Kafka en personne l’avait écrite.

Je reste un bon mois sans titre de séjour valide, sans récépissé, juste un carton avec un rendez-vous. Le service RH me relance constamment pour transmettre mon nouveau titre de séjour, j’esquive, je prends les heures de mes collègues qui partent en vacances, l’entreprise fait mine de rien un moment, le temps que j’arrange ma situation. Je marche partout, par peur d’être contrôlée dans les transports en commun. Je suis étudiante, je suis sur le territoire en situation régulière et je me retrouve à mener un quotidien d’immigré clandestin.

Je déménage dans le 92 deux ans plus tard, je dépends d’une sous-préfecture, pas plus accueillante mais beaucoup moins de monde, moins de contraintes et traitement des dossiers plus rapide. Quand un fonctionnaire me dit bonjour, je me sens reconnaissante, j’ai envie de le remercier, de l’embrasser, j’évite quand même. Quelques années après je déménage à Evry et le parcours dantesque reprend, les heures interminables passées dans le froid ; quelques bénévoles d’une association du coin passent nous servir des boissons chaudes. Mais cette fois ça va trop loin et je perds patience.

On me fait aller et venir, mon employeur s’agace que je prenne autant de congés en si peu de temps. On se trompe dans une date de rendez-vous, j’essaye de le signaler calmement, le fonctionnaire ne veut rien savoir, je tente de rester calme, il  se tourne sur sa chaise en croisant les bras et, me présente son dos. Je pleure des larmes de frustration et de rage, je ne vais pas courber le dos cette fois. Je crie, je menace de camper devant le guichet, il se retourne pour baisser le rideau du guichet, je crie plus fort, c’était l’abus de trop. Je demande à voir un responsable. Une femme vient au guichet « Si tu ne fermes pas ta gueule, jamais tu le verras ton titre de séjour ». J’essaye d’articuler plus calmement, je veux expliquer qu’ils ont fait une erreur, je n’arrive pas à parler sans hoqueter nerveusement, on appelle la sécurité. L’agent s’avance vers moi, la tête baissée, il a l’air compatissant, il n’ose pas m’empoigner pour me faire sortir. La responsable gribouille sur un papier un autre rendez vous et me le jette en me répétant de la fermer – à ce stade là je ne faisais que chouiner et renifler car je n’avais plus de voix- puis je me retrouve dehors.

Je m’assieds sur le trottoir, il pleut et moi je pleure encore. Les 48 heures suivantes je ne sors plus de mon lit, je ne mange plus, je ne veux pas parler, je ne veux rien faire. Je me redis que j’aimerais rentrer chez moi, mon pays, ma famille, mes compatriotes ; mais ma vie est en France, je ne peux pas y renoncer. Je suis née en France, aux Ulis précisément, comme Henry, mais je n’ai pas grandi ici. Je ne suis pas française, je me demande si jamais je me sentirais française, si je demanderai la nationalité un jour. Je me revois sur ce trottoir, je me souviens du sentiment d’injustice, de honte et, je me dis  surtout que je n’aurai jamais le courage de remettre les pieds dans une préfecture.

Je ne vais même pas parler de la galère qu’il faut supporter pour changer son statut d’étudiant à salarié, de la pression d’obtenir un CDI rapidement dans son domaine d’études pour pouvoir rester en France, ni du chantage aux papiers que certaines entreprises ne se gênent pas pour faire – oui même quand on est cadre dans une entreprise connue – pour refuser une augmentation ou une prime en invoquant le « on t’a fait tes papiers. »

En bien des choses j’aime mon pays d’adoption, j’aime savoir que j’y ai des libertés individuelles, que je peux être qui et ce que je veux, que j’ai une protection sociale, qu’en cas de pépin je ne finirai pas à la rue ( pas tout de suite), que je peux aimer des hommes ou des femmes, que je peux fumer ou boire en terrasse si je le veux, que je suis protégée et accompagnée, mais je ne sais pas si je veux porter la nationalité d’un pays qui traite de cette manière ses étrangers. Au fil des années, j’en ai entendu des histoires similaires à la mienne : la violence morale, la frustration, l’humiliation etc. Mon cas n’est pas exceptionnel, loin de là. Libération en a fait une série d’articles « Dans la file de la préfecture ». Je n’écris pas pour faire pleurer dans les chaumières ou me plaindre, mais par besoin et surtout parce que peu de français ont conscience de ce que nous vivons.

En pesant le pour et le contre, je retiens surtout le bon. Je retiens qu’ici j’ai construit une vie, j’ai noué des relations et que les soirs d’été avec les potes et une tournée de mojitos en terrasse, la violence de la préfecture semble bien lointaine… jusqu’au moment où il faudra y retourner.

 

1 commentaire

  1. J’ai déjà vu ces files devant une préfecture, et rien que cette vision, c’est glaçant. J’ai eu aussi l’occasion de voir la même personne, un Mauritanien, chez lui, chef de projets de développement, rayonnant, respecté et même admiré et le même qq mois + tard en France alors que ses papiers venaient d’expirer pour des raisons comme toi purement administratives, il était méconnaissable. Comme tu dis l’échine courbée, le regard baissé, ça n’était plus le même homme. Ca m’avait marquée. On ne peut pas imaginer l’effet que ça peut faire. Je ne comprends pas pourquoi on traite si mal les étrangers en France. Ca me rend triste, très très triste. Merci pour ton témoignage Hind (et pour tes articles plus légers aussi) et force à tous ceux qui affrontent ça.

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