Un match de football avec Hemingway (partie I)

J’ai rencontré Hemingway dans le train qui nous transportait de Toulouse à Paris. Il n’était resté que deux journées dans la ville qui était sur son trajet de retour après un séjour à Saint-Sébastien. Malgré la fraîcheur de la saison, il avait eu besoin de s’éloigner de Paris un moment. D’habitude, il ne se rendait dans la région que l’été pour pêcher et assister à la fiesta de San Firmin.

Pour ma part je me rendais à Paris pour assister à un match de football, j’étais journaliste indépendante et j’espérais vendre une série d’articles et faire publier une nouvelle. Il faisait froid au petit matin quand nous primes le train. J’avais emballé soigneusement des provisions pour la route : des tranches de pain noir, du fromage, une salade, une demi bouteille de Pinot noir et un thermos de café. J’avais acheté au kiosque de la gare le dernier numéro de France football et la Gazzetta dello sport. Je m’installai à ma place et je me débarrassai de ma grosse écharpe en laine. Le train était chaud et bondé et un rayon de soleil pointait au loin. C’était une belle journée. Je déballai mon petit déjeuner : un croissant, des Cantucci et je me versai une grande tasse de café. Le numéro de France football était intéressant et je le lus de bout en bout pendant une bonne heure. A dix heures, je profitai d’une courte pause pour sortir et allumer ma cigarette sur le quai. Quelques autres personnes étaient sorties également pour fumer, anxieusement en soufflant la fumée rapidement avant que le sifflet ne signale le départ du train. Hemingway était debout à quelques mètres de là, il fumait tranquillement sans se presser et il semblait grave et sérieux. Je l’avais reconnu instantanément, nous nous étions rencontrés à la Closerie des Lilas un soir, du temps où je séjournais à Paris. Le sifflet retentit, nous repartîmes. Je me plongeai cette fois dans la lecture du journal. Une grande partie concernait le derby de Milan auquel je n’avais pas pu me rendre par manque d’économies. Je délaissai le journal à la moitié et je fermai les yeux pour piquer un somme. J’étais assise à côté d’une jeune fille qui lisait un roman sentimental et qui sentait très fort un parfum capiteux. Le parfum dérangeait mes narines. Je repris le journal et je continuai à le feuilleter distraitement. Le match serait bien. Il opposait le Paris-Saint Germain et l’Olympique de Marseille. C’était une confrontation classique et très suivie en France. Je demandai au monsieur devant moi si je pouvais emprunter son numéro de l’Equipe posé sur sa tablette. Il me le tendit et je l’ouvrai à la page des derniers résultats du championnat de première division française et des classements des autres championnats européens. Je rendis le journal au monsieur, je regardai par la fenêtre les paysages défiler, nous traversions des campagnes verdoyantes et des forêts d’arbres encore décharnés par les mois d’hiver et le ciel était d’un bleu limpide et les habitations étaient rares.

Je sortis mon sac de déjeuner et j’allai vers l’arrière du train, pour déjeuner dans un espace au calme. Je déballai la bouteille de Pinot noir et le pain et le fromage. Hemingway arrivait dans ma direction, de l’extrémité opposée du wagon où il était installé. Je lui fis signe et il vint s’installer dans le siège face à moi.

-Nous nous sommes vus à la Closerie, Scott racontait une histoire amusante, Dis-Je.

-Oui.

-Je passerai déposer un manuscrit chez Gertrude Stein.

-C’est ce temps de l’année.

-Oui… j’imagine, oui.

-Vous allez aux courses ?

-Je dois travailler.

-Il y aura de belles courses cette semaine.

-Les courses seront bonnes.

-Je vais au match ce dimanche.

-Une belle occupation.

-Elle l’est. Buvez du vin, il est un peu tiède.

Nous bûmes deux verres chacun. Quand le chariot de restauration passa nous primes deux bouteilles, de rouge aussi. Quand elles furent vides, nous allâmes chercher une autre. On découpa le fromage et le pain et des poires fraîches.

-Vous venez au match ?

-Je viendrai avec Scott

-Zelda ?

-Non

-Une femme épatante, oui vraiment

-Épatante

Nous arrivions à Limoges, le train fit un arrêt plus long. Nous fumâmes en silence. Le soleil était maintenant haut et la gare était baignée de lumière. Nous prîmes une autre bouteille de vin en remontant. Je lus jusqu’à notre arrivée à Paris, le nouveau roman de Fitzgerald était très bien. Nous nous disions au revoir à Austerlitz et je pris un taxi pour rejoindre mon hôtel qui se situait sur le boulevard Raspail. Les jardins du Luxembourg semblaient assaillis de monde. L’après-midi était ensoleillé et la brise était légère et douce. On monta mes affaires dans ma chambre et j’allai me laver et me changer. Je m’assis à mon bureau et je rédigeai une lettre pour Gertrude Stein. Je descendis au bar de l’hôtel et je commandai un martini. Je finis de lire la Gazzetta et commandai un second martini. A côté de moi deux hommes discutaient du match à venir. L’un était pour le Paris Saint Germain, l’autre pour le Toulouse Football club. Ils n’étaient pas d’accord sur les mérites d’un joueur brésilien de l’équipe de Paris.

-Je n’aime pas son pied

-Il est très bien son pied

-Oui il est bien son pied, c’est sa tête que je n’aime pas

-Sa tête est très bien

-Je n’aime pas sa tête, voilà !

Le jour du match, nous attendions devant l’entrée du Parc des princes, Hemingway et Fitzgerald arrivèrent après moi, ils apportaient chacun deux litres de bière blonde. J’avais nos billets pour le match. Nous prenions place face aux portiques et nous observions les supporters arriver en larges groupes, les uns derrière les autres. Bientôt ne nous pouvions plus voir les portiques, une foule s’était amassée tout devant. Nous bûmes la bière qui était encore fraîche. Les supporters arrivaient avec des drapeaux et ils portaient tous quelque chose de distinctif du Paris Saint Germain. Les supporters du club de Marseille n’avaient pas l’autorisation de se déplacer pour assister au match, par ordre préfectoral. On invoquait les risques de débordements.

Nous attendions une heure avant de rentrer dans le stade. Nos sièges étaient situés à côté de la partie réservée au collectif des ultras de Paris. Leurs sièges étaient vides. On nous dit qu’ils étaient en grève. Ils manifestaient ainsi leur mécontentement après la récente élimination de l’équipe dans la compétition européenne. Ils rentreraient après une demi-heure de jeu. Scott bavardait et Hemingway observait. Il avait placé un pari sur la victoire par trois buts d’écart du Paris saint Germain. Je n’avais pas d’argent pour parier.

Les joueurs s’échauffaient sur la pelouse, quelques vingt minutes après ils rentrèrent au vestiaire. Les deux équipes rentrèrent à nouveau sur le terrain, chaque joueur tenant par la main un enfant en panoplie du club adverse. Un vent glacial balayait les tribunes. Nous étions tous bien habillés et réchauffés par l’alcool que nous venions de boire. Nous étions debout et nous nous assîmes quand l’arbitre siffla le début du match.

-C’est un peu lent me dit Ernest.

-Très lent mon vieux confirma Scott.

-Lui, le jeune attaquant devant, il est vif et rapide et puissant. Il n’est pas précis.

-Il est jeune !

-Oui il est jeune.

-Regardez comment il négocie chaque dribble comme un diable !

-Le football est en maintes choses comme la Corrida.

-Oh s’il vous-plait ! cessez de parler de cette horreur.

-En quoi est-ce similaire ? demanda Fitzgerald.

-Oh ça va comme ça ! Je protestai sans obtenir gain de cause.

 

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