Welcome to the Fun House Part I

Fun House est entré dans mon panthéon des meilleurs disques de rock jamais produits dès que je l’ai découvert il y a quelques années. Mais je ne l’ai vraiment et totalement apprécié à sa juste valeur que dernièrement. Vous savez comment c’est, il faut parfois des contextes pour qu’une musique prenne tout son sens, c’est pour cela que je ne désespère jamais d’un disque, aussi mauvais soit-il au départ. Je finis toujours par y revenir, le même ne peut pas être dit des gens. La musique ne change pas si on la laisse tranquille, qu’on y touche plus, mais elle change et parfois radicalement lorsqu’on a l’idée lumineuse de la faire vivre, en l’écoutant et réécoutant. Donc c’était il y quelques semaines ; j’étais dans une sorte de milieu de nulle part dans ma vie et je ne savais pas comment en sortir. J’avais passé la soirée de la veille au pub et je ne comptais rien foutre de la journée à part boire beaucoup et m’avachir sur le matelas d’appoint de mon pote. Pendant ce temps une autre amie, qui elle avait l’air de toujours savoir ce qu’elle faisait, était partie chez moi avec le projet de faire de mon appartement un truc vivable pour un être humain civilisé. Je n’avais aucune force de résistance ; je lui avais donné les clés de ma caverne docilement et j’étais retournée me coucher. Ce n’est que le soir, alors que je descendais un saladier de pop-corn devant The Godfather, à moitié défoncée,  que je me suis demandée ce qu’elle pouvait bien foutre en ce moment chez moi. Elle avait loué une voiture et elle était partie le matin en marmonnant quelque chose sur un canapé-lit et des assiettes. Quand j’étais rentrée le lendemain matin chez moi, j’avais failli tomber en arrière dans les escaliers. Tout avait changé, je ne reconnaissais presque rien les premières secondes. L’appartement était nickel, il y avait une bibliothèque bien rangée pour mes livres qui traînaient avant, partout sur le sol et, parfois même jusque dans les chiottes. la deuxième chambre qui servait de dortoir où le chat se planquait pour pisser quand j’oubliais de changer sa litière, était entièrement nettoyée et meublée. Mon premier instinct était purement primitif : on a envahi mon territoire ! Je vais tuer la connasse ! Je vais la tabasser à coups de guitare jusqu’à ce qu’elle me rende mon bordel comme il était. Evidemment cela n’a duré que quelques secondes. Les minutes qui suivirent apportèrent de l’apaisement et même un immense sentiment de gratitude. Je détestais devoir l’admettre, mais l’appartement était magnifique. J’avais même acquis de la nouvelle vaisselle et des rangements pour mes fringues. Quand elle repartit chez elle, je me retrouvais seule donc dans cet appartement d’adulte où je bougeais comme une invitée encombrante et inadéquate. C’est à ce moment là que j’ai commencé à réécouter les Stooges, toute la journée, tous les jours. Spécifiquement Fun House. Je mettais le disque à fond et je me posais dans un coin sans bouger pour ne pas perturber l’ordre qui m’entourait. Fun House s’ouvre sur Down on the street, un truc complètement vulgaire, agressif et offensant comme un crachat à la gueule. La voix aux impulsions pelviennes d’Iggy retentit et vous traverse comme un alien qui se trace un chemin entre vos organes internes. Les riffs qui l’accompagnent font figure d’écarteurs, de déblayeurs de terrain, ils sont là pour dégager le chemin, repousser les obstacles pour que l’alien puisse serpenter tranquillement et sans encombre en vous. Iggy se glisse en vous, sans permission, il n’en a pas besoin, vous ne le savez pas encore, mais vous êtes à lui maintenant. Vous êtes The street et lui il va low, low, low, il vous traverse et vous allez le laisser. Ain’t no wall il vous dit, il n’y pas de barrières, il se perd en vous, il fait noir, vous ne comprenez rien, vous êtes sous occupation et ces Stooges détiennent le pouvoir maintenant, alors autant vous y faire.
Et si vous aviez idée de vous rebeller, tenter de vous échapper, il y aurait toujours eu Dirt pour vous rattraper. Vous resentez avec une douloureuse vivacité, l’immensité de l’insulte que vous subissez.  Comment une bande de morveux débiles peut prétendre vous manipuler de cette manière ? Vous voulez les éjecter par la bouche, vous vous agenouillez par terre pour recracher le venin, pour expulser les squatteurs mais rien n’y fait. Rien ne sort et vous êtes juste ce gros con à quatre pattes sur le sol, qui a l’air d’être sur le point se faire dessus. C’est -ou c’était- un peu ça les Stooges.
Dirt est peut-être le morceau le plus hypnotique et le plus noir de l’album. C’est un morceau d’autodépréciation, mais sans jamais tomber dans du pathos geignard : regardez-moi, comment je suis mal compris et mal aimé. Il apparaît seulement comme une constatation « oooh, I been dirt, And I don’t care » l’air de rien, comme si c’était juste un truc sur lequel vous tombiez comme ça par hasard « ah ! c’est marrant, j’avais oublié que ce truc était là » et c’est ce qui ne fait jamais dériver Fun house dans la jérémiade de l’ado rebelle qui veut réparer ce monde qui part en couilles. Si ce disque est devenu ma bouée de secours à cet instant où ma vie partait à la dérive vers un ordre dont je ne voulais pas, qui m’effrayait, mais qui s’imposait, c’est que c’était le seul truc que j’avais qui n’avait aucun sens, qui était moche, idiot et qui n’allait avec rien. Loin d’être du bruit, même dans ce L.A Blues, bête curieuse sortie des tréfonds de l’enfer de Dante, la maîtrise instrumentale est quelque chose qui frôle la perfection dans l’histoire du Rock et, ceci va pour tout l’album d’ailleurs. Les cris sauvages d’Iggy vous pénétrèrent sur ce morceau mais cette fois non comme un serpent rampant, mais comme une bombe chimique, menaçant de diluer votre matière grise jusqu’à la faire couler de vos oreilles, jusque dans le caniveau, vous laissant debout, vide, dans une ruelle sombre, dans une ville paumée et désertée au fin fond de nulle part, où personne ne peut venir vous sauver. La maîtrise du feeback sur ce titre est quelque chose qui devrait être enseigné dans toutes les écoles d’un côté à l’autre de la planète. Fun House est une sauvageonne, qui vous monte, les cuisses écartées, vous attaquant de partout de ses longues griffes aiguisées, coupant dans votre peau à vif sans laisser de marques. Son apparence sauvage, cache une maîtrise parfaite, même une certaine délicatesse, elle sait ce qu’elle fait, elle sait où elle va. 1970 apparaît comme un simple entracte, une pause avant de revenir aux affaires sérieuses avec T.V Eye, la petite chatte sauvage revient en apparence plus sage, elle est là , lascive, elle vous observe, elle veut que vous veniez jouer.Vous êtes son fantasme du moment, sa lubie, elle vous veut. Fun House, c’est là que commence le petit jeu. Un jeu de cache-cache, vous montez et descendez d’un étage à l’autre dans la Fun House, vous cherchez la petite chatte qui s’est échappée, vous rentrez dans des pièces, des portes se ferment derrière vous, le noir se fait et, vous n’avez que la voix hypnotique et railleuse d’Iggy pour vous guider ou pour vous perdre.
Les Stooges, apparaissent comme une tornade, un agglomérat de déchets, ayant dérivé avant de venir se poser au beau milieu de votre salon, entre la bibliothèque bien rangée, avec ses livres classés par thématique, et les meubles bien agencés; comme une flaque de rejet d’égout sur le parquet luisant et, vous n’avez jamais eu autant envie de vous rouler dedans et ressortir puant, transpirant, sale et moche dans la rue, vous déhanchant comme un iguane triomphant au regard du monde entier.
J’ai commencé à recourir à Fun House à chaque fois que j’étais confrontée à une situation où l’ordre commençait à devenir trop oppressant, quand les choses devenaient trop propres à mon goût. Je voulais du sale et je voulais perdre pied dans ces boucles infernales et interminables, jusqu’à devenir un fragment moi-même de Dirt. Fun House ne s’écoute pas de bout en bout avant d’être remballé et de passer à un autre disque. Non il doit être répété, répété et encore répété, jusqu’à l’avoir épuisé, jusqu’à ce que la mécanique de l’érection s’enraye, jusqu’à ce que l’élusive petite chatte, perchée sur son arbre, lasse maintenant de vos petits jeux, saute à terre et parte en vous tournant le dos. Là vous pouvez arrêter et aller écouter les Fugs, les Stones, Le Velvet ou tout autre chose qui puisse vous émoustiller sans trop vous souiller.

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