Sunderland ‘Til I Die

Quand j’ai entendu parler d’une nouvelle série documentaire sur un club de Football, une nouvelle production de la machine à aspirer le temps qu’est Netflix, j’ai froncé les sourcils et marmonné dans ma barbe. Si c’était encore un documentaire pour voir des joueurs en short et claquettes utiliser une machine Espresso et t’expliquer qu’ils ont toujours aimé ce club, qu’ils travaillent dur et toute la panoplie de phrases toutes faites, écœurantes de banalité et puant le sirop à la fraise assaisonné à l’extrait de Licorne arc-en-ciel, très peu pour moi. Quelques jours sont passés et j’ai complétement oublié. Puis une nuit d’insomnie je suis tombée par hasard sur la bande d’annonce du documentaire et c’était tellement bien fait que j’ai pensé deux choses : soit c’est extrêmement mauvais et ils ont donc tout misé sur la bande d’annonce pour appâter le chaland, soit c’était réellement bon et dans les deux cas il fallait inspecter la chose de plus prés.
Le premier épisode, d’une série de huit épisodes d’à-peu-près 40 min chacun, s’ouvre sur une scène tournée dans une église. Drôle d’entrée en la matière, mais pourquoi pas ? On y voit les gens prendre place, puis après une avance rapide, le prêtre ayant fini probablement son sermon, il conclut avec une prière pour l’épanouissement et la réussite de Sunderland Football Club. Des images défilent, accompagnées de la voix-off du bon padre qui continue sa prière; ce qui donne lieu à une superposition son/image assez comique :
Voix-off : « help us through our anger and our fury when our team is not performing as best it can. Help the people of Sunderland in their frustration, for they are good people who work hard…”
Aidez-nous à surmonter notre colère et notre furie lorsque notre équipe ne performe pas aussi bien qu’elle le peut. Aidez les gens de Sunderland dans leur frustration, car ce sont de braves gens qui travaillent dur.
Image : Un fan en tribune faisant un bras d’honneur et braillant « Fuck off !! »

Si vous mettez les sous-titres c’est encore plus drôle, mais passons. Tout ceci commence plutôt bien je trouve, comme un disque qui ne payait pas de mine mais qui soudain vous cloue sur place, dés les premières notes. Puis ce bon homme pieux dit un truc qui me prend directement aux tripes: « Dear Lord help Sunderland and all ours players…. Because the success of our team leads to the success and prosperity of our city.”

Seigneur venez en aide à Sunderland et à tous nos joueurs…parce que le succès de notre équipe mène au succès et à la prospérité de notre ville.

Traitez moi de fragile, je vous en donne la permission, il reste que cette phrase donne le ton de tout le documentaire. On ne va pas vous parler que de football ou de qui mange quoi au petit déjeuner; on va vous raconter l’histoire d’une ville et ses gens à travers son club. Un angle que j’ai toujours aimé dans les articles traitant de football et un angle que j’aime également souvent prendre. Pas le temps de se remettre de ses émotions cependant, car là vient l’intro : magnifiquement réalisée, musique, montage, tout est parfait, tellement qu’on oublierait presque qu’on s’apprête à regarder un documentaire. Le premier épisode intitulé “Blinded By The Light” se déroule peu de temps avant la reprise de la nouvelle saison, la première saison depuis longtemps de Sunderland en deuxième division après leur relégation de la Premier League. On y retrouve des travers du genre ou du moins ces passages que moi personnellement je déteste : les scènes de vie des joueurs , le petit scandale de vestiaire (le groupe vit bien), la causerie « spirituelle » faite pour les caméras etc. Mais on passe vite au vif du sujet : la situation d’un club qui vient juste d’être relégué et les différentes implications. Pour ne pas vous spoiler je n’irai pas dans le détail de tout l’épisode. Mais à la fin du premier, bien qu’il dure 38 min, vous restez sur votre faim, pas une petite faim, une grosse dalle de fin de soirée quand tout est fermé et que vous considérez manger n’importe quoi, même le brocoli congelé oublié au fond et collé aux parois du congélateur.
On se prend à être en manque de cet accent fort du nord de l’Angleterre, des visages de ce club, des gens de cette ville, de ce stade, beau stade par ailleurs. Alors on enchaîne, le deuxième, puis le troisième et après quelques heures, la langue encore pendante d’excitation, on lance le huitième épisode à regret, car après on sait que ce sera fini.
Durant les huit épisodes, on voit tout ou presque : l’arrivée du nouvel entraîneur, son échec, l’arrivée d’un autre, les fenêtres de transfert, les difficultés financières pour rester au contact des autres gros dépensiers et concurrents du championnat, les confidences de Martin Bain le Chief Executive charismatique, la menace d’une seconde relégation de suite… C’est un film et je ne pense pas vous gâcher le suspens en vous disant que le dénouement du scénario n’est pas heureux.
Que garder des quelques 314 minutes du documentaire ? Que les supporters sont et seront toujours le cœur et l’âme du football, que l’argent gangrène le football (mais vous le saviez déjà), qu’il existe des gens qui n’ont rien d’autre que le football pour oublier leur misère, fatigue, douleur et remédier à leur désœuvrement. Que si on s’en souvenait un peu plus, on travestirait moins ce sport pour en faire une Escort-girl de Luxe, lisse et accessible qu’aux plus riches. Certes, peut-être qu’avant on payait pour la fille du coin de la rue, elle était pas refaite et fleurait bon la bière de supermarché et la cigarette froide, mais elle nous faisait la totale et on l’aimait bien.
Sunderland ‘Til I Die est ce que j’ai vu de mieux sur le football depuis longtemps. Sous une réalisation exquise, parfaite, peut être trop même, il y a une histoire moins glamour, moins papier glacé:  l’histoire de la Working class, l’histoire d’une descente infernale, d’ailleurs on en ressent parfois une certaine gêne, comme du voyeurisme malsain, mais c’est bon, c’est très bon.
Vous savez ce qui vous reste à faire maintenant !

2 commentaires

  1. Je suis presque à 100% d’accord avec ce billet, j’apporterais juste un bémol : on voit finalement assez peu ce qui se passe au sein du club et ce qui entraîne cette chute irrémédiable.

    Il me semble qu’il y a déjà un petit souci avec la façon dont les deux entraîneurs sont filmés. L’un passe pour un entraîneur à l’ancienne limité (et c’est sans doute le cas) quand l’autre happe tellement la caméra qu’on l’impression d’un demi-dieu (il faut bien reconnaître que Chris Coleman est charismatique, mais il subjugue presque trop les réalisateurs ; on aurait pu par ailleurs se passer de la séquence brosse à reluire par sa femme), alors même que les résultats n’en seront guère meilleurs. On semble aussi passer bien rapidement sur le cas du meilleur buteur que Coleman laisse partir, et on ne voit qu’un joueur critiquer très brièvement la gestion du coach (alors qu’il aurait semblé intéressant de savoir quand même un peu plus ce qui se passait dans le vestiaire).
    Le fait de passer sous silence ce qui se passe au club (on voit peu de relations entre les joueurs, entre les joueurs et l’entraîneur…) fait qu’on ne comprend pas toujours bien comment s’enchaîne cette spirale négative (par exemple le rôle du propriétaire ne s’explicite réellement que sur la fin).

    Alors oui, le propos du documentaire n’était pas de faire une nouvelle version de la vie d’un club – le groupe vit bien – causerie du coach, etc… mais plutôt du rapport entre un club et ses supporters, et sur ce plan là, vous le soulignez parfaitement bien dans ce billet, le documentaire est une merveille, on éprouve une empathie incroyable avec eux. Il n’empêche que j’aurais aimé un peu plus de séquences sur ce qui se passe en coulisses pour peut-être un peu mieux comprendre le crash plutôt que de le regarder avec un œil distancié.

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    1. Je suis absolument d’accord, je n’ai juste pas jugé nécessaire de le noter dans ma critique, parce que j’ai été happée par le reste. Les séquences avec Coleman étaient presque gênantes c’est vrai. Après je crois que c’était l’angle du documentaire qui le voulait et que donc ils ont pas plus insisté sur les raisons de la chute infernale… et peut être qu’on a pas voulu les laisser tout montrer aussi.

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