Femme aux yeux bleus

D’abord il y avait la chaise en plastique blanc, puis il y avait la robe déposée juste au dessus. Sa mousseline délicate, couleur crème, ses bretelles noires, fines, pendantes, effleurant le sol. Derrière, la fenêtre par laquelle le ciel de paris, gris et bas était visible. Elle détourna son regard vers le lit en bois, massif, trop imposant, trop lourd pour un si petit espace. Des piles de livres et de papiers, de feuillets volants s’étalaient au bout du lit, la jambe allongée, un de ses pieds écrasait une pile, l’autre jambe en dehors des draps pliée, son genou contre son torse. Elle l’observa, il dormait paisiblement mais toujours dans les positions les plus improbables. Si elle avait su dessiner ou peindre, elle en aurait fait un tableau. Elle regarda à ses pieds, il y avait là le livre qu’il lui avait prêté. Il lui prêtait des livres qu’elle rendait toujours sans dire un mot. Elle ne les lisait jamais et lui ne lui demandait jamais ce qu’elle en avait pensé. Après avoir fait l’amour oui il lui demandait, il lui demandait si elle avait aimé. Le studio était petit, il était trop petit pour que des personnes y vivent, il était trop petit pour que deux personnes s’y aiment, il était trop petit pour parler. Tout venait s’y encombrer et elle-même était devenue un encombrement. Elle se glissa entre la table blanche et le lit pour accéder à la fenêtre. Elle voulait fumer, mais il n’aimait pas qu’elle fume, il n’aimait pas ses cigarettes, il n’aimait pas leur odeur, il n’aimait pas son regard triste et il n’aimait pas l’attente dans ses yeux. Elle avait tout essayé pour effacer l’attente en même temps que l’odeur des Lucky Strike qui imprégnait ses cheveux. Elle se posta debout devant la fenêtre évitant de se cogner à tout ce qui traînait sur le sol. Les toits en tuile rouge, puis le gris du ciel. Les matins chez lui étaient toujours tristes même quand ils étaient heureux. Elle souleva le pull trop grand qu’il lui avait prêté pour dormir. Elle regarda son ventre, ses cuisses, ses hanches, son sexe nu et laissa retomber le tissu avec une grimace de dégoût. Elle ouvra la fenêtre doucement et se mit à genoux sur la surface qui faisait office de petit banc et glissa sa tête dehors. Elle se retourna et attrapa le paquet de cigarette sur le plan de la cuisine. Elle repensa à cette peinture de Modigliani, « femme aux yeux bleus ». Quand elle aimait une peinture, elle lui inventait toujours une histoire, elle l’encrait dans son monde imaginaire, recréant des personnalités , des dialogues et des sentiments. Pas avec la femme aux yeux bleus. Elle n’avait pas d’histoire, elle n’avait pas de passé, pas d’avenir et ses yeux n’attendaient rien. Elle était juste triste ou peut-être fatiguée et elle avait froid, car elle tenait son manteau refermé sur elle. Ce détail en particulier la touchait au-delà de tout. Cette manière de retenir son manteau elle s’y reconnaissait. Chaque fois qu’elle le voyait, elle avait ce geste, discret, de se couvrir, d’une seule main. Elle ne voulait pas qu’il la voit. Elle porta la cigarette entre ses lèvres et souleva au-dessus de sa tête le pull et le jeta à ses pieds, elle ouvrit plus grand la fenêtre et alluma sa cigarette. Elle se demanda qui à cet instant qui la voyait ? Est-ce que quelqu’un voyait la femme aux yeux bleus et son manteau retenu d’une main discrètement ? Il serait bientôt réveillé, soit par l’odeur de la cigarette, soit par la brise froide que la fenêtre laissait entrer. Elle l’imagina debout derrière elle, avec cette vue sur ses fesses imparfaites, ses cuisses généreuses, ses épaules tombantes, ses cheveux sombres emmêlés en noeuds complexes couvrant son dos. Il ne l’aurait pas approchée, il ne l’aurait pas caressée. Elle tenait sa cigarette, comme la femme aux yeux bleus tenait son manteau, elle était en sécurité, il ne la verrait pas, elle ne voulait pas qu’il la voit. Il aurait au lieu de cela parlé pour ne rien dire et, elle l’aurait détesté un peu plus. Puis après une douche et un café ils auraient fait l’amour sans parler et elle l’aurait aimé à nouveau.

Elle s’habillerait, elle sortirait dans la rue, retenant son manteau d’une main contre elle et elle disparaîtrait.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.