Il faisait noir

Je me souviens de mon premier job, le vrai, avec le « vrai » salaire. Je me souviens, nous avions été réunis dans une salle qui ressemblait à une cave où les gens venaient soulever les jupes de Marie, la fille libérée du bureau ou pour écraser deux tablettes de Lexomil dans le café instantané de la machine pour oublier à quel point leur vie était misérable. Le CEO, un mec mal fagoté avec deux poils au menton nous faisait un speech sur les valeurs de l’entreprise et surtout insistait sur les sommes folles que nous pouvions nous faire pour compléter notre salaire – même lui avait assez de scrupules pour ne pas nous faire croire que nous étions bien payés- en faisant de la cooptation.

Ahhh la cooptation, le mot que vous entendrez le plus dans une société de services, tellement que je suis étonnée que le mot ne figure pas directement en dessous du nom de la boite, placardé dans le hall d’entrée. Le principe est simple : vous intégrez la boite et à votre tour vous convainquez d’autres personnes de venir y bosser aussi – idéalement vous ne le faites qu’aux personnes que vous détestez vraiment – la misère aime la compagnie – et pour chaque signature vous récupérez une prime. Voyez-vous, il y a tellement de clients qui veulent s’offrir les services de consultants plutôt que de payer de vrais salariés qu’il faut garder les arrivages de viande fraiche, – autrement dit les jeunes diplômés encore optimistes et naïfs – réguliers. Hop hop , recrutements à la chaine et direct chez le client où vous serez facturés à la journée mais ne toucherez que 10% (tout au mieux) de la somme. Cela vous fait penser vaguement à quelque chose ? Moi aussi, cela s’appelle de la prostitution. Mais avec une bonne mutuelle et un chèque cadeau annuel de 30 euros à dépenser à Aquaboulevard. 

Dans le monde des clubs de football, il y a un peu de cela. Nous savions déjà que beaucoup de monde s’en mettait plein les poches aux signatures des joueurs, nous le pensions moins des dirigeants qui eux s’en mettaient plein les poches en les vendant. Oui enfin nous savions qu’ils se faisaient du fric, du blé, un blé qu’on pensait qu’ils réinvestiraient dans le club par exemple, histoire d’avoir des murs de stade qui ne vous donnent pas l’impression d’avoir juste mis les pieds dans l’antichambre de l’ ex URSS. Nous savions aussi que plus ils vendaient pour des grosses sommes des joueurs, plus le club s’enrichirait et par la même occasion eux également. Redistribution des bénéfices, toussa toussa. Mais lorsqu’on apprend que Vadim Vasilyev, le vice-président de l’AS Monaco, prélevait directement les bénéfs à la source en pompant 10% sur chaque plus-value réalisée sur une vente de joueur, comment décrire ce que l’on ressent à cet instant là, sans tomber dans la vulgarité, la colère, la violence, l’alcoolisme. La réponse est que l’on ne peut pas, alors nous allons user de métaphores. Non ! mieux ! nous allons raconter une petite histoire.

Donc il était une fois un monsieur distingué et bien cravaté venant des larges plaines glaciales de Russie. Nous venions juste de nous faire larguer, nous étions fragiles, ce n’était pas beau à voir. Il était là, dans son costume noir Dolce & Gabbana et il sentait bon en plus le bougre. C’était presque un conte de fée, mais avec des mallettes d’argent et de la vodka. Il nous a promis qu’il arrangerait la situation, qu’il nous remettrait sur pied et, pendant un temps il a tenu parole. Nous avons vécu de bons moments ensemble, de très bons moments. Il y a même un soir où il nous a fait un feu d’artifice et on a chanté, bu, dansé, pleuré des larmes de joie et pensé que le pire était derrière nous. Mais on le saura après, il n’y avait pas que cela qui était derrière nous (insérez clin d’œil suggestif).

Le temps passait et, de plus en plus, il commençait à nous faire des chose bizarres, tordues. Cela le prenait chaque été, toujours à la même période, de juin à août, il n’était plus le même. Il venait certains soirs dans la chambre, dans le noir et il nous faisait des choses. Bon, avec le temps nous nous y étions un peu habitués à ses goûts borderline. Cela faisait toujours un peu mal au début, mais il disait que c’était pour notre bien, alors on ne disait rien. Parfois on pleurait un peu dans un coin de la salle de bain. On appelait les copains qui nous disaient qu’on devait sortir de cette relation « je ne le sens pas ce mec, je te l’ai toujours dit ». Mais nous étions aveuglés, nous ripostions « Tu ne comprends pas, c’est le seul système viable pour nous, nous ne sommes pas comme vous, nous n’avons pas d’autres sources de revenus ». Peu à peu il nous a coupé de tous les gens que nous aimions : Bernardo, James, Anthony ,Thomas, Benjamin, même le petit Fabien…

Puis il a commencé à devenir vraiment violent, à vouloir nous la mettre par derrière (je vous avais dit que cela allait venir), on a riposté, on a dit NON ! mais il ne voulait rien entendre, il nous la mise quand même. Après cela, on ne pouvait plus marcher droit pendant des mois. Tout le monde s’est mis ensuite à nous la mettre chaque week-end et lui, il les a laissé faire. Lorsque nous avons commencé à crier et à nous révolter, il nous a fait une vidéo pour s’excuser « Oui tout est de ma faute, il faisait noir, je me suis trompé de trou, je suis allé trop loin ». 

Nous avons presque été touchés, nous étions prêts à lui pardonner jusqu’à ce qu’un jour nous recevions un paquet de documents, avec des chiffres, plein de chiffres : 5,3 M € en2015/2016, 5,4 M € en 2016/2017, 28,6 millions encore à venir… Il empochait tout, alors que cela faisait des mois qu’il ne dépensait rien pour nous, pas un centime, sous prétexte que « c’est nécessaire d’équilibrer les comptes et d’investir dans la nouvelle salle de gym ».

Nous en sommes donc là de l’histoire, personne ne connait la suite. En attendant nous continuons à souffrir, redoutant chaque week-end la probable sodomie, pendant que nos dirigeants repassent leurs billets verts.

Les clubs comme les SSII, lorsqu’ils font de la merde, se font racheter par plus gros et plus riche, mais ceux qui trinquent seront toujours les mêmes. Reste l’espoir du maintien et de la prime de cooptation.

Est-ce que je t’ai déjà parlé de ma boite d’ailleurs ? Super CE, bonne mutuelle, j’ai refait mes lunettesde vue ET mes dents ! Tu viens ? 

2 commentaires

  1. Quel sens de la dérision, quel humour grinçant certes, mais je suis client. Mais surtout ( sans vouloir en rajouter) tu as visé juste, trou en 1. Le mal monégasque expliqué aux adultes.

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