Football en Corée du nord : Scènes et entretiens au Koryo Hotel

En Mars 2018, on parle dans la presse d’une rencontre historique entre les deux présidents coréens, on évoque la déclaration singulière de Trump qui annonce vouloir se rendre en Corée du nord ; débarquer à Pyongyang juste à cet instant-là vous donne cette impression de possiblement, être en train d’assister à un moment d’histoire. On en viendrait à être tenté de reporter toute son attention sur autre chose que le sport et pourtant on découvrira par la suite combien ce dernier est intiment lié avec tout le reste. Comme souvent, le football peut faire figure de grille de lecture alternative des politiques, des sociétés et, tout ce qui se trouve entre les deux.

Que sait-on du football nord-coréen ? Le fameux match de la coupe du monde de 1966 et après ?

Nous sommes donc partis à l’inconnu, dans le pays dit le plus fermé du monde. Pour comprendre l’identité du sport coréen, nous avons rencontré monsieur Pak-Doo ik héros de 1966, nous nous sommes entretenus avec le sélectionneur (maintenant ex) de l’équipe nationale Jorn Andersen, nous avons visité les installations sportives de la capitale et l’école de football, disputé un match amical contre les étudiants de l’université des langues étrangères, assisté à un match d’AFC dans le stade Kim Il-sung et nous avons recueillis les témoignages des sportifs et de tous ceux qui peuvent raconter leur sport et leur pays mieux que quiconque.

 

Le Koryo Hotel

Le Koryo Hotel est un des hôtels les plus prestigieux de la capitale Pyongyang. Le charme du bâtiment est certes quelque peu désuet, mais il ne fait nul doute qu’il s’agit là d’une institution. C’est dans ce bâtiment imposant que le sélectionneur norvégien de l’équipe nationale a élu résidence à l’année. C’est à la table du petit déjeuner – richement composé d’œufs, de poissons, poulet, légumes et soupes- que nous faisons sa rencontre pour la première fois. Viendront par la suite plusieurs rencontres informelles et de discussions longues autour de quelques bières locales, pendant lesquelles il se confiera non sans une certaine retenue au début, sur son expérience et sa carrière atypique. Il faut comprendre que malgré la bonhomie avec laquelle nous avons été accueillis, tout n’est pas dit ou à dire et Coach Andersen semble avoir intégré cet état de fait. Le coach norvégien, naturalisé allemand n’est pas avare pour autant de détails surtout lorsqu’il s’agit d’évoquer le style de jeu coréen et les entraînements spécifiques qu’il a mis en place depuis son arrivée.

L’identité du football coréen n’est pas difficile à cerner, lorsque je suis arrivé j’ai constaté tout de suite avec quoi je devais travailler. Il faut savoir que tactiquement le football coréen reste très limité. C’est une sorte de Kick and rush basique avec très peu d’échange de passes, le ballon ne circule que vers l’avant. Je me suis retrouvé avec des joueurs extrêmement physiques mais incapables de se faire des passes. Je me retrouvais aux entrainements en train de perdre ma voix en criant « passe le ballon, passe le ballon ». Cela a mis du temps mais au bout de deux ans on arrive enfin à jouer comme une équipe en mettant en place des circuits de passe. Ce n’est toujours pas évident, vous savez il est difficile en si peu de temps de changer profondément quelque chose qui est ancré depuis des décennies.

Lorsqu’on évoque les pistes d’évolution, il répond quelque peu las :

Il faudrait qu’on envoie plus de joueurs à l’étranger mais ce n’est pas simple. Certains joueurs partent mais reviennent aussitôt car ils ne supportent pas l’éloignement de leur famille, de leur pays. Aujourd’hui il y a le petit jeune Han Kwang-song qui est une exception, il évolue en Italie en Serie B et il progresse énormément (ndl : Prêté par Cagliari, il joue attaquant à l’AC Perugia). J’avais suggéré qu’on envoie les joueurs par deux, pour qu’ils soient moins dépaysés et seuls. Mettez-vous à leur place, ce sont des gamins qui pour la première fois de leur vie se retrouvent livrés à eux-mêmes avec une liberté totale et les moyens de s’offrir des choses qu’ils ne trouvent pas chez eux en Corée, je comprends qu’ils aient du mal à s’adapter. 

L’autre frein est clairement financier, la fédération a très peu de moyens, d’ailleurs c’est pour cette raison que je ne continue plus, cette semaine je dispute mon dernier match. Plus d’argent pour me payer, plus d’argent pour payer les équipements. L’embargo sur le pays est très dur. C’est aussi pour cela qu’on a du mal à mettre en place un championnat national. Il n’y a pas assez d’infrastructures et de personnel pour gérer des matchs tous les week-ends. Aujourd’hui il n’y a rien qui ressemble à un véritable championnat comme on en voit en Europe ou en Amérique du Sud. Il y a des petits tournois entrecoupés de longues pauses à cause de toutes les fêtes nationales. Cela affecte terriblement le niveau des joueurs que je récupère en sélection, qui n’ont pas joué depuis un long moment où qui sortent d’un tournoi court mais tellement physique qu’ils ont du mal à enchaîner.

Cependant l’ambiance est incroyable. Le stade est toujours plein et les étudiants qui viennent voir les matchs, arrivent en ayant préparé des chorégraphies. Ils ne sifflent jamais, ils ne sont pas agressifs ce qui me change de la Grèce où un jour j’ai dû dormir dans le car avec mes joueurs parce que les supporters avaient encerclé notre hôtel. Là jouer dans ce stade (Stade Kim Il-sung) est un véritable plaisir.

Pour cet ancien joueur de Bundesliga (il fût élu meilleur buteur du championnat en 1989) aux allures de moniteur de ski -grand et impeccablement bronzé- l’expérience malgré les difficultés en valait la peine. Cela lui a apporté une certaine notoriété qui lui permettait selon lui, de rebondir dans un club européen (Depuis il a franchi la frontière pour être nommé entraineur du club Sud-Coréen Incheon United). Il ne s’aventurera pas à parler politique, contrairement à son ami qui l’accompagne partout et qui nous explique qu’il écrit la biographie d’Andersen ; « Vous saviez qu’il était un très grand joueur de Bundesliga ? »

 

Le Koryo hôtel offre des scènes de vie comme on peut en voir rarement dans un simple hôtel. C’est surtout la nuit venue, quand les touristes montent s’abriter dans la chaleur de leurs chambres, les températures à Pyongyang chutent dramatiquement le soir, que les scènes les plus intéressantes se déroulent. C’est là que Les gentlemen en costumes élégants et mallettes en cuir, profitent pour travailler leurs dossiers et mener leurs négociations dans les salons semi intimes de l’hôtel, autour de cigares et de bouteilles prestigieuses de Vodka et de Whisky. Notre arrivée a coïncidé avec l’arrivée de diplomates russes venus pour préparer la prochaine rencontre entre Kim Jong Un et Moon Jae-in. Une préparation à la paix.

Mais la rencontre de loin la plus passionnante et la plus émouvante que nous avons faites au Koryo Hotel reste celle du héros du fameux match de 1966, nous avons rencontré en toute intimité le buteur du match de coupe du monde qui a opposé la Corée du nord à l’Italie, monsieur Pak Doo-ik.

19 juillet 1966, on joue la 41ème minute du match opposant l’Italie à la Corée du Nord pour la qualification en quarts de finale. Le numéro 7 reçoit le ballon dans les pieds et tire. Le ballon vient se loger dans le coin gauche trompant le gardien italien Albertosi. Consternation des italiens au sifflet final quand le score en reste là, eux qui n’avaient jamais subi un tel revers.

Le héros de ce match : Pak Doo-ik, à l’époque caporal dans l’armée coréenne.

Ce matin, juste après l’heure du déjeuner nous nous retrouvons dans un petite salle de réunion de l’hôtel. Le personnel s’active pour brancher un téléviseur et installer un lecteur DVD dans le hall face à la salle. Après quelques minutes d’attente, notre guide Jin-I arrive dans la salle accompagnée d’un petit monsieur d’un certain âge au visage amène arborant des petites lunettes rondes et une casquette des Yankees de New-York. Il nous salue et s’installe dans le fauteuil d’honneur qui lui est réservé.

On le rassure d’emblée, on ne va pas trop s’attarder sur le game of their lives. Il hoche la tête en affirmant que cela ne le dérange pas d’en parler.

Tout le monde vous pose des questions sur ce fameux match, mais personne ne parle de ce que vous êtes devenu après. Est-ce que cela a changé votre vie autant qu’on se l’imagine ?

Pas vraiment. Evidemment soudainement tout le pays connaissait mon nom et j’ai reçu des récompenses et des décorations, mais ma vie n’a pas changé tant que cela. J’avais ma femme et mes enfants et puis j’ai décidé de me convertir en tant qu’éducateur sportif. Ce match m’a rendu célèbre, mais j’ai continué à mener une vie tranquille.

Est-ce qu’aujourd’hui encore on vous arrête dans la rue ? Les plus jeunes, la nouvelle génération connait vos exploits ?

Oh les jeunes ne me reconnaissent pas. Je marche tranquillement dans la rue, pas de paparazzi (rires), mais ils ont pour la plus part entendu des histoires sur moi, sur l’équipe et ce qu’on a fait. Les jeunes que j’enseigne savent eux ce que j’ai fait.

Comment voyez-vous le football coréen et son identité ? Est-ce que cela a beaucoup changé depuis votre époque ?

Nous avons des jeunes talentueux mais nous manquons de moyens souvent. Oui le football change, maintenant tout le monde prend exemple sur les européens, le Real Madrid, leur joueur star là (il cherche le nom de Ronaldo), oui lui, tout le monde veut jouer comme lui. Mais maintenant on joue aussi plus avec la tête, même si nous avons un jeu très physique.

Nous avons assisté aux jeux de Pyeongchang avec cette candidature commune entre la Corée du nord et la Corée du sud. Est-ce que vous pensez qu’on verra un jour cela dans le football ?

Je vais vous dire, pour moi la Corée est une seule. Notre pays a été divisé, mais il n’y a pas de sud et de nord pour moi. Nous sommes une patrie et mon rêve est que la Corée soit réunifiée. Là on verra une seule équipe. C’est mon plus grand rêve avant de mourir.

Dernière question, Pourquoi cette casquette des Yankees ?

Ah ça ? (il touche sa casquette) je voulais juste avoir l’air sportif aujourd’hui pour l’interview (rires) on me l’a offerte.

Lorsqu’on ressort de la salle, la télé installée plus tôt pour l’occasion diffuse un documentaire sur le match de 66. Il s’arrête devant l’écran et sourit.

 

Prochain épisode : l’école de football 

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