Prise de tête

Ce n’est pas totalement un fait du hasard si beaucoup de passionnés de football sont également des fans de Rock ou de Metal. Il y a quelque chose de profondément subversif chez les deux. Cependant, avec le temps l’un et l’autre sont devenus plus lisses, plus rangés, moins scandaleux. On ne fume plus comme un pompier dans les vestiaires comme Cruyff et on ne se déhanche pas comme un possédé sur scène comme Iggy Pop. Cela va même chercher plus loin, le style n’est plus quelque chose d’inné mais quelque chose de forcé, de travaillé.

Lorsque nous entendons Mbappe répondre aux journalistes, nous sommes admiratifs devant son flegme, sa mesure, ses éléments de langage. Cependant il s’en dégage quelque chose de presque dérangeant, comme si nous assistions à une scène soigneusement préparée et répétée.  Même sur le terrain le changement est perceptible. Les preuves en sont, les nombreuses vidéos aux titres accrocheurs qui pullulent sur les réseaux sociaux « ce geste incroyable d’untel », « les valeurs du sport #respect »; montrant un joueur en train d’aider à se relever un adversaire ou en train de lui lacer ses chaussures. Des gestes qui au passage n’ont rien d’exceptionnels, sinon que les actes de décence humaine semblent se raréfier au point où nous commençons à y voir des manifestations d’héroïsme. Encore que ceci est un autre sujet qui mérite d’être traité plus profondément. Ce qui est réellement marquant, c’est le changement de nos standards. A l’ère où l’on sait tout sur tout le monde dans la minute, voire dans la seconde, nous sommes devenus de plus en plus exigeants, de moins en moins conciliants. Un joueur surpris en sortie de boite de nuit, un autre qui aurait eu un geste d’humeur envers un coéquipier ou son entraîneur et soudain la terre entière en est informée. le peuple peut commencer à tenir son procès.

La subversion a bon dos, ce que nous voulons aujourd’hui ce sont des joueurs irréprochables, à la locution parfaite et qui n’en font pas trop sur le terrain. Neymar peut être considéré par certains comme un pur produit marketing ( et il y a une certaine vérité là-dedans) mais il reste un joueur avec une certaine personnalité qui malheureusement pour lui déplaît. On lui reproche justement ce trop-faire, de ne pas être modeste sur le terrain, on l’accuse d’humilier ses adversaires etc. En réalité il ne subit ni plus ni moins que ces standards qui relèvent d’une régression victorienne de la société d’aujourd’hui.

Prenez les Artic Monkeys, groupe de Rock très en vogue au style très propret et entretenu. La musique reste très appréciable, néanmoins il manque Le truc, the making of legends. Cela va de leur look à leurs prestations sur scène. Aujourd’hui pour retrouver cet authentique esprit de révolte et de rage, il faut aller chercher chez les amateurs ou les petits groupes indie qui sont encore vierges de toute pression sociale et artistique.

le côté médiatique, que l’on veuille ou non, conditionne plus qu’on l’imagine les prestations artistiques ou sportives. Il y a quelques années le Top la plus iconique de l’histoire probablement, Kate Moss, s’était vue rejetée par l’industrie à cause de sa consommation de cocaïne durant une soirée. Cela ne changeait rien au fait qu’elle avait une carrière extraordinaire derrière elle ou qu’elle était malgré tout, d’un professionnalisme à toute épreuve. Il suffisait qu’il y ait cette pression sociale. Le tribunal populaire a pris le dessus et le football comme la musique en subissent les conséquences. Aujourd’hui il y a moins de place pour les bouchers, les grosses brutes, les petits cons, les fêtards, les casseurs de reins, les têtes à claque, les originaux, les mauvais garçons… l’erreur n’est plus permise.

Quelques désabusés du football mainstream vont de plus en plus vers les « petits » championnats; les divisions inférieures, les amateurs, les matchs de district. Ce n’est certes pas aussi esthétique qu’un Real – Liverpool, mais on y retrouve de cette authenticité qui fait défaut par ailleurs. Il y a aussi le mode de consommation du football, le mot clé étant « consommation ». Il n’y a jamais eu autant de matchs à la télévision, ce qui génère un effet de fear of missing-out : la peur de passer à côté.

Donc on se retrouve souvent à suivre deux, trois matchs en même temps. Que cela dit-il de notre rapport au plaisir ? Le fait est qu’on ne veut pas se retrouver exclus du débat. Avec les réseaux sociaux se sentiment est amplifié. Quand tout le monde donne son avis sur ce Barça- Bayern à coups de tweets frénétiques, on peut vite se sentir dépassé si on ne participe pas également en émettant un avis. La pertinence est optionnelle, l’important est d’avoir participé. C’est cet effet de masse, de vox populi, qui donne le ton et établi une grille de lecture par laquelle nous jugerons un joueur, un musicien, un journaliste ou toute personnalité publique. Cette lecture il se trouve qu’actuellement, elle tend vers la moralisation et le jugement de valeur.

Un joueur comme Ngolo Kanté est un parfait exemple des standards actuels que nous imposons. C’est un très bon joueur, il est indéniablement sympathique, sérieux, discret, on lui cherche encore des défauts à vrai dire, sans succès. Qu’il fasse consensus semble alors tout à fait normal, mais cela illustre aussi ce qui est perçu comme étant un idéal de nos jours.

Mais il y a beaucoup plus dramatique. Quand on voit la répression que subissent les supporters par les institutions qui régissent le football ; au nom de la sécurité et du respect. Les interdictions de déplacement, les interdictions de fumigènes, la limitation des moyens d’expression. Ne pas crier, ne pas montrer ses couleurs, ne pas se bagarrer, ne pas se mélanger. Nous courrons tout droit vers une aseptisation du football.

A chaque époque ses valeurs et ses espoirs. En 68′ on voulait la révolte, en 2018 on recherche l’apaisement. Nous sommes confortés par les images que nous considérons positives et tout ce qui s’en écarte est automatiquement condamné et jugé. Mais est ce finalement si important que Verratti ait une hygiène de vie irréprochable ou que Pogba ne fasse pas étalage de son égocentrisme ou que Pete Doherty soit sobre sur un plateau télé ?

Comme dit ma collègue quinquagénaire et ancienne collectionneuse de musiciens névrosés : « Vous les jeunes, vous êtes trop prise de tête ».

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