L’âge de raison

Tout fan inconditionnel de football a déjà fait face à la question : « Pourquoi tu aimes le foot ? » ou le plus légèrement condescendant « Mais pourquoi tu aimes le foot ? ». La réponse à cette question est souvent vague. Nous invoquons l’amour du sport, la technique, la tactique, l’intensité, tel ou tel joueur héros de notre jeunesse, une tradition familiale passée de père, en fils, en fille etc. Mais la réalité est beaucoup plus simple, comme lorsqu’on nous demande pourquoi on aime une personne. La réponse semble évidente : parce que cela nous rend heureux et le bonheur ne s’explique pas. Evidemment nous pouvons le décortiquer, le triturer l’analyser, mais ce qui nous rend heureux est souvent dans cette caste de choses indéfinissables.

Pourquoi un ballon ratatiné, un terrain vague et une bande de copains étaient le summum du bonheur pour nous enfants ?

Si vous suivez Didier Roustan, dans ses vidéos quelque chose revient constamment : l’émotion, les émotions, les sentiments. Ecouter Didier Roustan parler de football est comme écouter une chanson des Beatles. On n’est jamais trop certain de comprendre exactement tout, mais on retient le thème principale et l’air nous obsède pendant des heures, voir des jours. Finalement le football s’inscrit dans les grandes thématiques abordées depuis des centaines et des milliers d’années par l’Homme. L’amour, la vie, l’humain, la beauté.

Mais là je vous parle d’un autre âge, d’une autre époque. Depuis il y a eu les transferts, les clauses libératoires, les contrats de sponsoring, les xG , la Data et l’argent, beaucoup, beaucoup, d’argent.

Bien sûr cela ne date pas d’il y a deux ou trois ans, ni même d’il y a dix ans. Le football n’est pas le seul concerné. La vérité est que le football a changé mais nous aussi avons changé avec. De quoi rêvions-nous petits ?  Devenir vétérinaire, conducteur de camion, pilote, dresseur de tigres, policier… Puis vint l’âge de raison, où la réalité a raison des rêveries et de l’innocence. Nous sommes devenus raisonnables, au début, puis nous sommes devenus cyniques, pour finir blasés.

La vérité est que rien ne change, tout change. Le monde, les gens, les convictions, diable ! même le sexe. A l’époque où tout semble devenir possible, nous n’avons jamais semblé aussi perdus, dépourvus de repères.

Le football en est au même stade. Quelque part entre la tradition et l’innovation, quelque part entre le cœur et la raison. Aujourd’hui les clubs doivent survivre, les joueurs doivent gagner leur vie, préférablement très bien la gagner. La réalité du football moderne nous la connaissons, nous râlons dessus souvent, nous pensons au passé avec nostalgie, mais nous continuons. Chaque fin de semaine, nous sommes devant nos télés, au stade, devant la radio pour suivre les matchs. Nous achetons les maillots et nous espérons chaque été que notre club de cœur marquera un gros coup sur le marché des transferts.

Nous suivons le rythme, à chaque palier nous espérons secrètement que cela s’arrêtera là : la VAR, les droits télévisuels faramineux, les prix des abonnements au stade, l’énième nouvelle compétition inventée par la FIFA, les maillots extérieur, third, limited edition… nous espérons à chaque fois que ça sera la dernière innovation, la dernière transfiguration de ce jeu que nous aimons tant. La réalité est que cela ne s’arrêtera pas, pas plus que la société dans laquelle nous vivons, pas plus que les personnes que nous sommes. A vingt ans nous nous étions jurés de ne pas faire comme papa maman, que nous ne finirons pas dans un bureau cloisonné, que nous partirons à l’aventure, que notre vie serait épique. A trente ans, nous commençons à sonder nos possibilités de crédit immobilier et à nous refuser des choses. Pas assez raisonnables. Nous entrons dans l’âge de raison et de plus en plus tôt. Le football a peut-être perdu de son insouciance, mais nous en avons perdu également.

Il ne reste plus que le compromis ou la rébellion. Le monde n’est pas divisé en bon ou en mal, nous ne sommes pas des êtres de raison ou de passion, le football n’est pas passion ou business. Il y a des deux en tout. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Mais il nous faut également les extrêmes, il nous faut des rebelles, il nous faut aujourd’hui plus que jamais ceux qui idolâtrent le beau, ceux qui vivent pour le jeu, ceux qui refusent les compromis, ceux qui vont dribbler toute une défense et piquer un ballon juste par la beauté du geste. Ceux qui vont nous rappeler le bon vieux temps, ceux qui font vivre la mémoire et l’émotion du football.

 

6 commentaires

  1. Analyse très juste. Sans angélisme ni défaitisme. Le parallèle avec l’être humain est vraiment parlant. On reproche au foot de mûrir, de ne plus nous renvoyer à nos rêves d’enfants. Ce foot qu’on voyait (à tort en partie) si pur… Or, il s’adapte à la société, prend des directions, que chacun peut apprécier ou regretter. Comme nous, au quotidien. Mais, malgré tout le business, il suffit de regarder la passion que le foot continue d’engendrer pour garder espoir. Oui, malgré des dérapages, il est et restera un vecteur d’émotion et de cohésion. Bref, bravo Hind.

    Aimé par 1 personne

  2. Merde, j’aime pas l’âge de raison,cest nul l’âge de raison mais tout ce que tu dis est tellement vrai,tu resumes si bien ce que beaucoup pense. Merci à toi…….mais je presiste : J’aime pas l’âge de raison
    Jean André

    Aimé par 1 personne

  3. Beau article, je viens de lire alors que les amis me posent la question  » comment arrives tu à suivre encore une équipe en 3eme division ? ». Je ne sais quoi répondre, sauf que j’arrive pas à dormir le dimanche sans avoir cherché son résultat. Je vais partager avec eux votre article en guise de ma réponse.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.